Le nom de ce sommet viendrait de l’occitan « cairat » qui voudrait dire « carré ». Situé sur une arête Nord-sud coincée entre les cirques d’Espingo et de Crabioules, le Grand Quayrat constitue l’épicentre des refuges du Maupas, du Portillon d’Oô (aussi identifié Jean Arlaud) et d’Espingo. Effectivement, on le reconnaît de loin puisque le « monolithe » de granite qui le domine en se détachant nettement de l’arête fait penser à un cube, posé ici par on ne sait quel truchement diabolique de la nature. Vingt deux ans déjà que je suis venu exprès pour lui, et je me souviens des difficultés que j’avais eues à le coiffer avec l’aide d’un arrangement improbable de grosses pierres pour réaliser un escalier et me hisser dessus.
Pour ce second rendez-vous, nous nous comptons quatre et l’organisation de l’ascension s’appuie sur un camp de base au refuge d’Espingo et donc deux jours de randonnée. Le premier jour sera utilisé à « l’expertise » des lacs et cascade d’Oô. Joker pour décrire le début de l’accès au Lac d’Oô, piste autoroute touristique sur-fréquentée de cette mi-août sur laquelle on se surprend à croiser quelques « bambinos » d’à peine plus de trois ans… et combien d’autres « adultos » pas trop bien chaussés ! Dans la montée, une échappatoire méconnue et bien cachée nous mène par une ancienne voie de rails jusqu’au fond de la gorge de la Neste d’Oô. Une parenthèse fraîche et tout à fait paisible, seuls au monde !?
Mais après la halte vivifiante, on retrouve le chemin de la normalité estivale et voilà le beau pont de pierre sous le barrage et l’auberge refuge d’Oô et… le monde donc. Contournement du bâtiment, puis rive gauche, les traces bien marquées qui permettent de progresser vers la cascade magnifique, aux rebonds successifs. Attention, le cheminement s’avère rude, beaucoup de blocs et de petits chaos à traverser. Certains cherchent ici un coin tranquille pour bronzer, se baigner ou même camper… Compter presque 30 minutes pour accéder à la cascade dont le large estuaire empierré comme une moraine reste bien sauvage. Photos pour immortaliser ce moment rare : ça c’est fait, ça manquait dans la panoplie ! La curiosité pour la cascade assouvie, le challenge d’imaginer le tour complet du lac se profile. Faut pas exagérer, il devait être sous-entendu… On continue un peu mais rive droite de la cascade, le torrent-ravin appelé « la goutte d’Espugne » propose une somme de difficultés que le quatuor refusera d’affronter : notamment quelques pas d’escalade bien aérienne en terrain d’aventures, nécessitant sans doute quelques points, ou alors la pente rude dans des herbages avec un tracé aux combinaisons incertaines… Notre marche arrière nous vaudra de retrouver l’auberge, le barrage, et, en remontant donc rive droite de la Neste, de nous arrêter piqueniquer sur une terrasse ombragée, parfaite et déjà utilisée l’an passé, qui domine le lac.
Une grande heure sera nécessaire pour faire le lien avec le refuge d’Espingo où nous prenons tout de suite nos quartiers. L’après-midi devrait être longue mais notre hôte féminine nous suggère de descendre jusqu’au lac et de visiter, en Est, le val d’Arrouge. Le ciel se charge. L’objectif Arrouge est d’autant plus sage que sur le premier promontoire se trouve une belle petite cabane bien équipée ; cheminée, de quoi s’attabler et même, à l’étage aveugle, des matelas… Un bivouac en dur quatre étoiles… Lorsque nous en revenons, les premières gouttes nous accompagnent et bientôt un orage bref mais intense se déchaîne avec quelques grêlons : une pensée émue pour les nombreux campeurs.
Le refuge d’Espingo offre des prestations classiques et même une douche chaude ! On notera quand même que certains dortoirs étagés nécessitent de belles aptitudes physiques pour y accéder et que les toilettes intérieures ne sont ouvertes qu’en fin d’après midi ce qui laisse, en journée, un seul point WC extérieur (à la turque), pour tout le monde qui passe par là… Ceci dit, côté positif, outre une équipe jeune et dynamique, le refuge offre par ailleurs un petit déjeuner à l’heure que l’on veut ! Bravo, bel effort en période de canicule ! Et 6h nous paraît un timing suffisant pour évoluer, sans frontale, « à la fraîche ».
Ce matin sur la terrasse du refuge, lorsque nous nous préparons, un groupe du CAF de Nantes s’affaire également pour l’ascension du Grand Quayrat. La trace se prend dès le col d’Espingo et évolue à travers les herbages avant de remonter à la verticale un pierrier plein Est qui permet de trouver un passage pour évoluer au dessus des barres et se rediriger à nouveau toujours au sud. La montée se passe dans d’excellentes conditions, la face Est de l’arête restant dans l’ombre. Ensuite arrivent différentes alternances de pierriers de blocs et de passages herbeux de plus en plus rares, plutôt sous la falaise, ils nous amènent de proche en proche à l‘aplomb du col entre les 2 Quayrat. Vu qu’il y a un Grand, il faut bien un Petit ; lorsque nous atteignons par une cheminée la ligne de crête, les nantais nous rejoignent mais ils sont 7 et pas trop homogènes, ce qui génère un beau mélange de jaune canari et de vert et blanc. Les cairns nous tirent maintenant dans un talweg. Un jeune randonneur nous double. Tout en force, il arpente la pente deux fois plus vite… Ah, la jeunesse impitoyable, quelle santé ! Une suite de dalles abruptes et nous atteignons le col. Bonne nouvelle, en récupérant du réseau, nous récupérons les traces logicielles qui confirment notre bon positionnement dont je n’étais pas du tout convaincu. D’ici, l’accès au Petit Quayrat, maintenant bien identifié, semble facile : plonger côté Est et remonter dans les herbages par des passages accessibles. Mon pronostic : une heure en aller et retour tout au plus…
Le profil de l’arête Nord du Grand Quayrat se grimpe facilement, les cairns toujours bien lisibles. Dans le groupe CAF, seul l’un d’entre eux va tenter l’aventure en laissant le sac au col. Il double et nous ne le reverrons plus. Le final se déroule en plusieurs temps, les rochers monumentaux demandent quelques contournements hasardeux. Une première cime, fausse joie, mauvaise pioche, le grand rocher nous nargue encore un peu plus loin. On retrouve le jeune randonneur qui nous explique ne pas avoir voulu escalader le dernier rocher par peur de ne pouvoir en redescendre sans quelques fâcheuses conséquences… Tiens, il aurait donc des limites celui-ci ! Ah, la jeunesse prévenante, et pan, dans les dents, quelle sagesse, il va falloir que les plus anciens s’en inspirent ! Nous, il nous reste un passage vertical en pleine face en progression côté Crabioules. A peine 10h30, le quatuor Asptt investit le sommet en le contournant côté sud au bon vouloir des cairns. Le panorama splendide : on identifie le chemin des Mineurs (ceux de la mine, pas les autres), Le Spijeoles, l’aiguille Jean Arlaud, Les Gourgs Blancs, Le Maupas pour ne citer que les sommets coiffés l’an passé. Un peu de notre histoire récente pas encore aux oubliettes.
Revenons aux affaires sérieuses, au présent : pour escalader le monolithe, le meilleur accès se trouve côté nord. Une pierre constitue une belle marche, mais elle est bien esseulée et l’ensemble ne correspond plus aux souvenirs, l’embrouille… La roche très rugueuse ne propose pas beaucoup de prises. L’entrain du groupe pour ascensionner paraît « mitigé » voire « mitigé moins moins », à deux doigts du « négatif plus plus ». Plusieurs essais infructueux du leader qui se casse les dents ne font pas monter la côte de l’entrain et le découragement, l’abandon ont presque gagné ; le plus vieux du groupe… l’âge encore sûrement, les premiers dérèglements cognitifs, allons, il faut se ressaisir ! Au bout d’un grand moment, avec le recul de la séance photo faite, la solution iconoclaste de prendre le caillou « au lasso » prend forme… Mais c’est très très compliqué. Jugez plutôt : l’inventaire du matériel du groupe semble bien chiche, il faut bien tout calculer : 5 m de corde, 3 sangles de 3m que l’on ne coupe surtout pas et donc qui donnent une rallonge de seulement 4,5m (3×3/2). Pour attacher tout ça, compter 1 mètre de perte en ligne à cause des 2 noeuds de huit. De quoi faire un beau cerceau quand même. Le calcul est vite fait : 2 Pi R soit 2 pierre (mnémotechnique CM2 pour se souvenir du calcul de la circonférence d’un cercle C), cela donne R = C/2Pi. Si C= environ (5-1) + 4,5 soit 8,5m comme Pi = au moins 3,14159 le rayon R vaut 4,5/(2×3,14159) soit 0,72m en arrondissant, ce qui donne aussi un diamètre D de 1,44m (qui est un carré parfait, celui de 1,2). Sympa non ? Bon c’est vrai, en situation j’ai eu l’impression d’avoir beaucoup plus comme diamètre… Il doit y avoir une erreur de raisonnement… Si quelqu’un, mathématicien (ticienne) qui a bien tout suivi la démonstration, peut m’aider (sur la fiche programme, en ligne, il y a mon 06, le premier de la liste…). Après plusieurs tentatives d’encerclement, le geste ample et auguste du lanceur semeur doit avoir réussi quelque chose ; le système « a pris » et semble « coulisser » sans perdre de hauteur en tirant successivement d’un côté et de l’autre, la chance du débutant. Plusieurs tests à la traction effectués, l’encerclement est resserré par un simple nœud de vache jusqu’à environ D/2, ce qui donne suffisamment de manœuvre pour faire deux « pédales » (ou 2 loves) solidaires du collier à R et 2R au dessus de la dernière Pi-erre. Tout le monde suit ? Ah, c’est bien, bien. L’heure de vérité approche. L’émotion sûrement, mais j’avoue, ce n’est pas la première fois que je m’engage sur une montagne au lasso… Dire que l’ambiance d’un trio de spectateurs reste tout à fait sereine serait très très exagéré mais en deux temps, en tirant sur ces cordages, les pieds dans les pédales et en faisant corps et « ventouse » avec le rocher, le point haut est gagné. Le passage de la corde qui était masqué s’avère tout à fait opérationnel ; le Grand Quayrat porte bien un ergot suffisant, tel un becquet, permettant une traction par le bas… De quoi bien se rassurer pour en redescendre car la hauteur est largement supérieure à 2xC, ce qui pour des mensurations miennes maximales de 1,80m (référence classe 76/08, service militaire… bientôt la moitié d’un siècle) paraissait a priori nettement insuffisant ! Bon, ben et maintenant se relever pour la postérité et le cri du coq catalan jaillit…
L’intermède escalade mathématique autant futile que « jusqu’au-boutiste » terminé, le groupe s’engage sur le retour en revenant sur ses pas. Après la pause de midi au col, le Petit Quayrat semblait promis, tout proche et facile côté Crabioules. L’équation du timing donnerait 1h en aller et retour, on mise là dessus… jusqu’à ce qu’une barre bien verticale vienne ternir cette ambition ; pas de cairns, ici on ne trouve pas la solution pour rejoindre les zones herbeuses dans la face Sud-Est. L’essai se poursuivra par une volte face vers le col et la récupération d’une série de cairns sympathiques permettant d’envisager enfin le bon choix vers la crête côté Espingo, en conformité avec la plupart des topos et traces. Mais la progression paraît bien trop chronophage pour notre timing, il ne reste que 1600 mètres à descendre. Cette fois, le renoncement gagne même un cowboy.
Dans la chaleur, maîtresse des lieux, nous retrouverons le refuge d’Espingo et sa forte activité ; quelques éléments venant de Nantes demandent des nouvelles. Un coup à boire, récupérer un peu de matériel et puis le chemin vers le lac d’Oô. Vers 17h, la journée bien remplie se termine aux granges d’Astau. Pour les stats, 9h d’efforts et un peu moins de 1200m.
Un grand merci et bravo à Geneviève, Marie-Laure et Didier.
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