6ème rendez-vous pour moi avec ce sommet à l’élégance rare, qui constitue un phare remarquable sur la chaîne des Pyrénées. Son profil, un peu en forme de toupie parfaite, ses couleurs étagées de gris et de blanc, lui donnent une touche artistique qui tient de l’irréel. Et puis, aujourd’hui, dans la tête, il y a aussi l’envie de vivre « l’œil de IP », l’arche qui domine le vallon de IP qui apporterait, sans doute, une note mystique à notre journée… Et puis nous vivons le lendemain du solstice d’été, ce jour le plus long, prélude à la St Jean pour sauter au-dessus des brasiers… Et puis, il y a la clémence de la météo, pas trop chaud, pas trop de soleil… Et puis, il y a un groupe solide et volontaire qui part en conquête, en force tranquille pour une journée même pas rêvée.
A 7, nous nous sommes, dans un premier temps, surtout préparés à une Collarada tout à fait classique, en aller et retour, par une « voie normale » (qui n’en serait pas une, dixit Jacques) en partant du refuge de Espata. Auparavant, il a fallu gérer l’accès sur une piste de 13 km, plutôt rugueuse on dira. La mairie de Villanua gère les accès voitures et il se doit de montrer patte blanche en s’acquittant d’un droit de passage de 6€.
Presque 8h30 et les deux voitures se garent juste avant le refuge. La montée à travers « El llano de los bueyes », d’abord dans le bois, s’élève ensuite à travers la barre rocheuse. Une fois conquise, la barre laisse la place à l’herbage. La progression grandement facilitée s’oriente entre les 2 Collarada, la nôtre, la principale à gauche, et la « petite », à droite, la Collaradeta. On tangente la masse de cette dernière par l’Ouest avant de rentrer dans le dernier cirque sous le col de IP. Un passage plat en neige !! On a compris depuis longtemps que les crampons et piolet seront inutilement chargés, de quoi faire un nouveau procès de plus à l’encadrant dont l’ardoise s’allonge, s’allonge, s’allonge inexorablement, sortie après sortie ; il ne reste juste que quelques névés insignifiants… Rassurez vous, c’est sûrement la dernière fois… avant la fin d’automne. Le paysage devient très minéral, mais une belle trace progressive soulage la montée. Au col, s’ouvre la vue sur le cirque de IP et on cherche déjà, « l’œil de IP ». Jacques et moi, l’espérions vers la Colladareta… Xavier a bien bossé les topos et ça se voit, il « voit juste » : « l’œil de IP » se trouve sur le front nord-ouest de notre sommet, dans « Los Campaniles », pas ici. Une assurance vie cet énergumène ! Je suis venu plusieurs fois depuis le lac de IP et on peut mesurer la pente impressionnante qu’il faut gravir, on en frémirait… On essaie de rester groupés malgré les différences de rythmes. Maintenant, pour le sommet, la progression dans une zone arasée, peu pierreuse, se termine pour le dernier dôme de calcaire blanc, la « meringue » comme dit Olivier. Il faut passer une large cheminée et accéder au sommet juste pour midi. Deux couples de jeunes espagnols qui nous couraient après débarquent dans le même tempo. Le groupe fête le panorama immense et maintenant ensoleillé.
Les discussions de table permettent de mesurer plusieurs choses. D’abord Jacques a déjà réalisé ce sommet par l’itinéraire qui conduit au refuge de La Trapa, il a un souvenir diffus de « sa normale », mais sans difficultés insurmontables. Ensuite on a repéré et bien identifié « l’Arche perdue » ou « l’oeil de IP » dans la crête des « Campaniles ». Enfin, Gene et Jackie expriment leur motivation pour en vivre plus encore, alors que Martine se satisferait de cette mise à jour de Collarada après une première ascension, il y a… trente ans.
Tout le monde, chez les Pétos, connaît le principe incontournable du retour élégant. En partant de ce postulat et de l’expérience de Jacques, dès 13h, on prend le chemin de la Trapa et on descend facilement le canyon. On y surprendra Jackie à suggérer le meilleur passage pour le groupe. Plus loin, la messe n’est toujours pas bien écrite ; le choix délibéré d’abandonner la voie des cairns pour passer sous le dernier ressaut à droite, traverser le gros pierrier malaisé qui s’ensuit et rejoindre la crête dans l’axe des « Campaniles ». Terrain d’aventures… De cette vue dominante sur l’arche, le triptyque de stratèges en tête de colonne, Olivier Xavier et moi, cogite. Une première tentative d’approche directe échouera d’un rien sur le campanile dominant qui ne peut être contourné, il faut s’y résoudre… L’arche se trouve juste derrière. Mais comme le dira justement Xavier, il ne s’agissait là que d’un mal nécessaire à notre prochaine réussite, une reco en somme… Seule solution pour aller à l’arche, descendre au dessous des campaniles, les contourner en rejoignant la crête derrière eux et revenir sur le fil de crête. Pour le groupe, il faut donc en remettre encore une bonne couche, mais visiblement pas grand-chose ne le freine, la confiance transpire et même le timing ne semble pas poser de soucis. J’apprécie ou redoute, entre tous, ce moment « spécial » et décisionnel où il faut s’accorder, aujourd’hui pour en rajouter ; je me souviens trop de tant d’autres occasions plein soleil, ignorées, échouées, gâchées ; le poil se hérisse, la chair de cocotte qui fait transpirer. Un camp de base organisé sous les campaniles. Olivier, Jackie, Gene ne cachent plus leur ambition d’en découdre. Il y aura presque 200m à remonter… L’abandon ou le délestage des sacs, Martine, bienveillante, nous laisse partir, il est 14h40…
Jacques, en tête, veut remonter directement vers la falaise à l’aplomb de l’arche pour passer dans la canole verticale ? Positionné depuis le début de notre retour en serre-file, il n’a pas suivi les discussions préalables des stratèges et se fait bien charrier… La montée franche mais facile, gros rythme pour tout le monde, pratiquement en herbe, nous conduit avec un gros lacet tracé « a vista de nas » sous un dôme rocheux, la crête rejointe. Du dôme, celle-ci se poursuit totalement à plat, du pain blanc, du pain béni. Quand le plat rocheux en dalles confortables se termine, on touche au but, juste un dernier ressaut à descendre. Un moment d’appréhension, un moment de trac.
Des minutes uniques à savourer et à partager, on arrive isolés, les uns après les autres dans « l’œil de IP » et à chaque fois, les visages s’illuminent. Nos féminines, Gene et Jackie sont radieuses. Les photos, un spot qui me rappelle celui de la grotte des Dolomites avec en toile de fond les 3 cimes… et puis un moment de communion, regroupés, un peu de silence, assis au soleil sur les banquettes rocheuses… Pourtant cela va finir par s’arrêter, c’est sûr… Finalement, quelqu’un m’a dit « On n’est pas d’ici »… Tous bien d’accord, on entame la descente pour rejoindre notre camp de base. Une belle réussite collective avec un zeste de panache et un peu beaucoup de fierté assumée et justifiée.
15h45, le camp de base abandonné, le groupe au complet tâtonnera pour rejoindre le chemin qui nous ramènera au refuge de la Trapa. L’itinéraire limpide traverse toute la croupe de la montagne plein sud. Mais avant d’arriver au refuge, il plonge dans la falaise dans un dédale de rochers aériens sécurisés par des chaînes, façon passage d’Orteig ou Anayet. Le caillou bien patiné demande toutes les attentions. D’un coup, le tonnerre gronde. On ne sortira pas indemne de cette journée. Au refuge de la Trapa, Jacques abordera un berger (colombien ?) pendant que la troupe se presse sur la piste plein Est vers le refuge d’Espata, en espérant encore éviter une correction mouillée. Il reste 2,5km en balcon et l’averse se déchaîne sur nous avec un peu de grêle aussi. Bien rafraîchis, nous arrivons aux voitures en ayant vécu une traversée et une boucle de la Collarada, il est 17h30.
Que dire de plus ? Ce millésime de la Collarada se bonifiera avec le temps comme une référence. Pas malheureux et oui, un peu égoïste, je m’en souviendrai, j’y étais, j’en étais. Merci au groupe.
Pour les stats, 1400m de dénivelé, 14km, 8h. Bah, rien que du classique !
Antoine
les photos d’Antoine, Gene et Jackie par ici
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